Takeo Adachi, artiste né et formé à Kyoto, l’ancienne capitale, emblématique des valeurs du Japon de la tradition, au patrimoine naturel, architectural et artistique éblouissant, n’est pas un personnage banal. Après avoir quitté son pays et visité les Etats-Unis et la Grande–Bretagne, où il parfait sa formation, c’est à Paris qu’il décide de s’établir. Paris, centre important de l’abstraction gestuelle, de l’art informel, qui a influencé et inspiré certains artistes japonais après 1945. Ils y voyaient un écho de leurs traditions calligraphiques. L’artiste y réside depuis 1988.
Dans la ville toujours magnétique au passé prestigieux, il y épanouit son art, tout de rigueur, de clarté, puisé aux valeurs spirituelles essentielles. Une grande feuille blanche, des crayons, des pierres, qu’il dispose dans son atelier à la manière d’un moine zen, créant son jardin minéral. C’est à peu près tout. La pierre brute, aux arêtes effilées et tranchantes, ou arrondie en forme féminine, la pierre qu’il dessine, en virtuose, comme diamant éclos du néant.
Passivité, permanence, solidité de la matière- jaillissement de la lumière. Apparition- disparition. Fini et infini. Son art est une ascèse, une quête alchimique du vrai métaphysique. De celle qui transforme un être, le reliant à la chaine sans fin de ceux d’avant, à ceux d’après. Témoignage de la beauté extatique du réel, sur une arête fine, à la limite du maniérisme, séduction technique facile. Il n’y tombe pas néanmoins. Pierre, caressée de lumière, profondeurs des ombres, exaltation des volumes, présence têtue, magique. La corde apparaît bientôt, comme une nécessité intérieure, encore inconsciente. Tension de l’organique et de l’inorganique.
Takeo Adachi n’a cure du tournis vertigineux d’un certain art contemporain, avide d’un nouveau formel, de nouvelles icones, de séductions passagères, de superficialités mondaines, Lui, il nous dit l’important. La pesanteur et la grâce. La présence matérielle aux prises avec le vide, le néant. Comment rassembler l’esprit dans la contemplation du Vrai ? Par l’ascèse, la méditation, l’imperturbabilité, gage de sagesse, de sérénité.
IL y a plusieurs niveaux de perception de l’Art de Takéo Adachi, comme de tout art authentique du reste, qui est interprétation et non imitation du réel ou de la nature. La séduction des lumières et des ombres, imprégnant, pierres, branches ou cordes, donnant vie et profondeur aux objets, la virtuosité ingresque du dessin, peuvent fasciner tout un chacun, au premier degré. Mais comme dans la progression du bouddhiste zen vers la sagesse et le nirvana, un autre monde, idéel, cette fois nous apparaît peu à peu.
Les pierres rondes, posées en cercle, comme suspendues dans la lumière, deviennent symbole de force, de permanence, d’unité, d’harmonie, d’équilibre. Celles qui jouent avec la branche, de tension avec l’organique, plus vulnérable. La corde verticale comme un destin cruel et inflexible qui enserre la pierre, fruit captif. Allégorie de l’autorité et de la servitude, de l’étouffement des libertés. La foule des métaphores se presse aux portes de l’imaginaire.
A cette méditation sur le microcosme, le macrocosme, les moines bouddhistes zen, du XIII ème siècles déjà, à Kyoto, proposaient un support matériel. Ce sont les fameux jardins zen japonais. Quelques roches mises en scène, dans une immensité de sable blanc, régulièrement ratissé. Elles deviennent sommets montagneux, surplombant le mouvement infini des vagues de la mer. Méditation éternelle sur l’impermanence de la nature. Takéo est le digne passeur contemporain de ces valeurs ancestrales, de la sagesse bouddhiste du Grand Véhicule, projet philosophique, religieux, avec ses propositions de vie, qui a essaimé dans son pays au premier millénaire de l’ère chrétienne occidentale.
C’est à une alchimie de l’éveil, à une méditation sur le Vrai, enlevée l’écorce de l’apparence que nous convient donc les œuvres de Takéo Adachi. Dans ses merveilleux dessins aux formats variés, l’artiste nous propose une immersion dans ses paysages mentaux, qu’il nous fait partager. Promenades au pays des pensées essentielles, méditation sur notre destin humain et sur notre dur désir de durer.